Vous êtes ici

Tâche 1 : Décrire des langues

Décrire des langues du Kénédougou comme expression des cultures locales du territoire

Dans ce programme pluridisciplinaire où l’articulation culture/nature occupe un rôle central, les chercheurs impliqués ont à collecter des données de différents types, selon les exigences de leurs disciplines. Mais tous sont amenés à s’intégrer dans les communautés locales, à s’imprégner de leurs cultures et, plus ou moins directement, de leurs langues, dans la mesure où une part importante des recherches entreprises s’appuie sur les discours tenus par les populations locales, à propos du territoire et leur environnement.

Concrètement, l’équipe des linguistes du projet étudie deux langues du Kénédougou : E. Traoré travaille sur le tagba dans le cadre de sa thèse, et François Belliard, Raymond Boyd, Alain Delplanque et Gwenaëlle Fabre travaillent à la description du sèmè, langue majoritaire de la province.
En tant que linguistes du projet, il s’agit d’abord pour nous de travailler à la description complète (phonologie, morphologie et syntaxe) de ces langues, en orientant dans la mesure du possible notre recherche sur l’expression de l’espace et des éléments naturels (eau, terre, feu, végétation, activités agricoles).

Nous appuyant sur des textes de différente nature (dialogues, contes, textes techniques, chants) collectés par tous les partenaires du projet, et sur les matériaux disponibles, nous élaborons un lexique et un corpus représentatif de la langue. 
Considérant la langue comme objet privilégié ouvrant la voie à l’étude de la culture, c’est à travers l’étude sémantique de ce lexique et de ces textes que nous contribuerons, avec nos collègues géographes et écologues, à la recherche interdisciplinaire sur le thème de l’interaction nature-culture.

En effet, l’analyse du lexique recueilli fait progressivement mais nécessairement apparaître les procédés de création de nouveaux signes linguistiques. On étudiera dans ce cadre comment certains objets et certaines actions sont dénommés par dérivation ou composition (par exemple, tel nom de fruit pourra être basique ou au contraire dérivé du nom de l'arbre ; une telle disposition est en principe motivée), et dans quelle mesure ces procédés lexicaux dessinent une classification des objets désignés (le porc est-il désigné comme un sanglier domestique ou le sanglier comme un porc sauvage ?). Par ailleurs, les termes (noms et verbes) collectés relatifs à l’espace ou la nature donneront lieu à une analyse qui mettra au jour le sens très précis de ces termes et leur extension sémantique, une dimension que la simple traduction occulte souvent (le mot village est-il distinct du mot terre ? Quelle est la nature du lien lexical et/ou sémantique entre le(s) terme(s) qui désigne(nt) l'arbre, le médicament et le fétiche ?).    


Implications descriptives

Il va de soi que ce niveau d’analyse présuppose une connaissance approfondie des structures de l’ensemble de la langue en question, de la phonologie à la syntaxe.

En effet, au vu de la connaissance sur les langues en général, et celles de la famille Niger-Congo en particulier, on sait que la catégorisation culturelle se manifeste à différents niveaux de la langue. Notre étude vise, dans un second temps, à analyser ces procédés de catégorisation culturelle en sèmè et cette catégorisation elle-même. Ainsi, on s’interrogera sur les classes formelles de la langue, sa lexicologie. Sans pouvoir présupposer du fonctionnement du sèmè, on tentera par exemple de voir si (et pourquoi) dans cette langue, comme dans d’autres langues de la famille Niger-Congo, les déficiences (par ex. la laideur) sont plutôt adjectivales, alors que les qualités correspondantes (ex. la beauté) sont verbales ?

Le système de représentations culturelles se manifeste également à travers la syntaxe. Au niveau de l’énoncé par exemple, l’analyse des constructions des termes relatifs à la nature pourrait mettre au jour certaines associations notionnelles récurrentes (ex. dans certaines langues,  les notions de combustion et de nourriture s’associent autour de l’emploi du verbe manger : le feu mange le champ. Cette relation peut être réversible (le champ mange le feu), mais spécifique à certains arguments (l’homme ne peut faire manger le feu par la brousse, ou la brousse par le feu, mais seulement mettre le feu à la brousse).

Les catégories mentales se manifestent enfin à travers la morphologie de la langue. Ainsi, de nombreuses langues africaines ont un stock nominal organisé en un grand nombre de genres (appelés classes nominales) qui dessinent plus ou moins exactement une catégorisation des réalités dénommées (catégories des humains, des liquides, des arbres, des fruits, des animaux, etc.). Mais, souvent, la complexité morpho-phonologique de ces langues occulte l’appartenance du nom à telle classe. Deux noms pourront, malgré leur homonymie apparente, relever de deux classes différentes ou au contraire, deux noms pourront avoir une flexion apparemment différente, un système morpho-phonologique complexe masquant leur identité flexionnelle. Tout ceci montre combien une étude approfondie comme celle que vise notre projet présuppose une description fiable de l’ensemble de la grammaire et de la phonologie de la langue en question.

Or, s’agissant du sèmè en particulier, aucune analyse fine et complète de la phonologie n’est actuellement disponible. La documentation relative aux langues kru met en évidence des fonctionnements souvent différents d’une langue à l’autre du phylum (inventaire des phonèmes par ex.) mais toujours complexes (systèmes tonals et nasalité notamment). Ce sont deux domaines que nous devons clarifier afin de pouvoir décrire sainement les autres pans de la langue.

Tout en contribuant à la préservation du patrimoine linguistique de l’humanité dans sa diversité, notre projet entend aussi contribuer aussi aux débats en cours sur la connaissance des langues et du langage en général par le biais de l’analyse de données inédites.

Enfin, ce pan linguistique de RADICEL-K s’associe à la recherche entreprise par le Département de Linguistique de l’INESS (Institut National d’Études en Sciences Sociales) du CNRST (Centre National de la Recherche Scientifique et Technique du Burkina Faso) avec le soutien du Département de Linguistique de l’Université de Ouagadougou sur les langues non décrites du pays (environ une trentaine des soixante langues parlées au Burkina Faso) dans le cadre du plan de l’UNESCO sur l’alphabétisation intégrale pour le développement de l’enseignement de base.

Dans cette entreprise, le département de Linguistique du CNRST considère la province du Kénédougou comme prioritaire, parce qu’elle distingue par un morcellement ethnique et linguistique important une forte diglossie vis-à-vis du jula, langue véhiculaire dans tout l’ouest. 
Outre le choix des langues étudiées et notre engagement à mettre à la disposition de la communauté scientifique nos données linguistiques et résultats, nous contribuons à ce projet de grande ampleur au travers du partage d’expérience de recherche sur des langues peu, voire pas décrites (formation de chercheurs de l’INSS et de l’université de Ouagadougou aux outils utilisés pour la description des langues, mise en place d’un espace de formation électronique et d’échanges plus strictement scientifiques (coencadrement de la thèse d’Edwige TRAORE, coorganisation du Colloque International de Ouagadougou notamment).